Une analyse pertinente de la situation du sanglier en France, de Charles de Gevigné

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MessagePosté le: Ven 4 Nov 2011, 19:49 Sujet du message: La gestion du sanglier Répondre en citant

Une analyse pertinente de la situation du sanglier en France, de Charles de Gevigné


Le problème spécifique du marcassin

Depuis les trente dernières années, les populations de sangliers ont augmenté d’une façon exponentielle sur le sol français. De 36.000 sangliers tués en 1974, nous sommes passés à plus de 320.000 actuellement, soit presque dix fois plus. Ces chiffres spectaculaires servent souvent d’arguments au monde de la chasse pour démontrer à l’opinion publique et à ses opposants que l’activité cynégétique n’est pas destructrice, puisque les populations de grand gibier, loin de régresser, se développent bien. Au premier abord, tout chasseur ne peut que se réjouir de cet état de fait.

Néanmoins, il existe aujourd’hui un double risque extrêmement grave, tant pour l’espèce Sus scrofa que pour l’activité cynégétique elle-même.

1. L’état de surpopulation irraisonnable et le décyclage biologique dans lesquels se trouve le sanglier mettent gravement en péril cette espèce à très court terme.

2. Le surcoût démesuré imposé à l’économie cynégétique par les dégâts de sangliers aux cultures condamne à court terme la chasse à la banqueroute compte tenu de la chute démographique incessante des chasseurs (perte de 45% de nos effectifs en 25 ans) .

A la lumière de ce constat, il est urgent d’en analyser les causes et les solutions qui pourraient y être apportées. La classe d’âge des marcassins, la plus difficile à cerner par les statisticiens, est, au travers de l’historique récent de sa gestion, celle qui pose le plus problème.

Le statut du marcassin

Le marcassin est-il protégé en France ? Non ! L’a-t-il été un jour ? Non ! Pourtant, demandez à brûle-pourpoint aux chasseurs français si le marcassin est protégé.
La plupart vous répondent : Oui !
D’où vient cette idée ?

De l’art. R.224-7 du Code Rural (de 1972) qui stipule que : « Afin de favoriser la protection et le repeuplement
du gibier, le préfet peut dans l’arrêté annuel, pour une ou plusieurs espèces de gibier :

1°- Interdire l’exercice de la chasse de ces espèces ou d’une catégorie de spécimens de ces espèces en vue
de la reconstitution des populations… »

Ce qui fut fait pour le marcassin d’une façon systématique dans tous les départements depuis cette date.

Pourquoi ce texte ?

Il faut, pour comprendre, replacer les choses dans le contexte de l’époque.

- 1972
• « Mai 68 » n’est pas bien loin !
• La société française subit une mutation révolutionnaire dans ses mouvements de pensée.
• L’écologie politique connaît ses balbutiements.
• La conscience collective prend progressivement la mesure des notions environnementalistes.
• Un tout nouveau ministère de l’environnement vient d’être créé.
• La chasse vient de passer de la tutelle de « l’agriculture » à celle de « l’environnement ».
• Dans l’esprit collectif, les ressources naturelles entament une lente mutation du statut de « ressources inépuisables » vers celui de « patrimoine universel fragile ».

Tous ces bouleversements placent alors la chasse, pour la première fois de son histoire, au pied d’un nouvel écueil : sa contestation pure et simple par une frange de la population française.

La chasse française va réagir par des avancées substantielles (généralisation du plan de chasse grand-gibier par exemple) mais aussi par un certain nombre de mesures de circonstances comme le fameux art.R.224-7 du Code Rural. Les conséquences de l’application de ce texte ne furent certainement pas pesées à l’époque, car il arrangeait tout le monde.

En effet, pour des raisons que nous analyserons plus loin, dès les années 70, les chasseurs furent confrontés à un phénomène nouveau pour eux : les compagnies de sangliers comportaient couramment désormais, durant toute la période d’hiver (donc de chasse), des marcassins très jeunes et nombreux. Ce qui n’était qu’exceptionnel auparavant. Pour des raisons culturelles datant d’une époque où la chasse était abordée strictement sous l’aspect « sportif », et non pas « technique » comme aujourd’hui, un vieux tabou voulait qu’on ne tuait pas un « bébé … ». Les chasseurs ressentaient donc un malaise devant le tir des marcassins. D’autre part, les opposants naissants à la chasse dénonçaient plus facilement le tir d’un « bébé » sanglier que d’un gros mâle hirsute.

La mise en application de l’art. R.224-7 permettant aux préfets d’interdire le tir du marcassin (en faisant de lui une catégorie quasiment « protégée ») arrangea bien les chasseurs qui virent de ce fait leur situation clarifiée au regard de cette situation nouvelle. Ceci permettant de surcroît d’argumenter auprès des opposants que l’on ne tirait pas des « bébés » sangliers !

Pourquoi la situation du marcassin changea t-elle au début des années 70 ?

L’espèce Sus scrofa est biologiquement une espèce forestière par excellence. Peuplant les forêts d’Europe depuis l’origine, on sait que cette espèce n’a pas évolué depuis plus de 300.000 ans. Rien, jusqu’ici, n’a jamais poussé le sanglier à s’éloigner des forêts profondes. Au sortir de la deuxième guerre mondiale, pourtant, un événement sans précédent allait bouleverser pour la première fois la structure biologique de Sus scrofa : la modification des méthodes culturales en Europe, et particulièrement en France.



L’anœstrus, cette période de repos sexuel d’environ quatre mois ( août à novembre) intervient chez la laie après la période d’allaitement. Il permet de recaler l’espèce dans son cycle biologique normal en repoussant l’œstrus des femelles en hiver pour faire naître les jeunes en début de printemps.

Les qualités hyper énergétiques du maïs grain, dès lors prédominant dans le régime alimentaire de cette espèce, provoquent des chaleurs prématurées chez la femelle en réduisant la durée de l’anœstrus. Les femelles, toujours couvertes par un mâle, se retrouvent gravides à une période où elles ne devraient pas l’être.

La durée de gestation étant ce qu’elle est, les jeunes naissent donc beaucoup plus tôt en saison : en plein hiver. Et là, intervient le dernier élément fondamental. Le sanglier jouit d’une particularité que l’on ne retrouve pas chez toutes les espèces : la maturité sexuelle chez la femelle est atteinte à un poids donné (35 à 40 kg) et non pas à un âge donné. Les animaux étant particulièrement « dopés » par le maïs, cela revientà dire que les jeunes femelles atteignent généralement la maturité sexuelle entre huit et onze mois. Celles-ci étant déjà nées décalées en saison, elles procréent elles-même en accentuant encore le décalage, leur propre descendance amplifiant encore par la suite ce décalage. C’est ainsi que nous voyons maintenant des femelles en chaleur toute l’année et des mises bas à toutes les saisons. Quelques décennies plus tard, nous nous retrouvons donc avec une espèce sanglier biologiquement totalement décyclée.

Ce phénomène nous confronte, en exercice de chasse, à une situation contre nature qui normalement ne devrait pas exister : la gestion du marcassin en livrée. En effet, en cette période de l’année (novembre à janvier), tous les jeunes devraient être au minimum « bêtes rousses » et peser de 25 à 35 kg.

Les conséquences de l’application de l’art. R.224-7 du Code Rural.

En « protégeant » le marcassin depuis le début des années soixante dix, les chasseurs ont peut-être géré leur problème moral mais ont dangereusement amplifié le phénomène de décyclage biologique.

En effet, en laissant systématiquement dans les battues la vie sauve à une catégorie d’animaux qui normalement n’avait rien à y faire, pour reporter le prélèvement sur les plus gros et les très gros, on a privilégié les animaux décyclés au détriment de ceux qui ne l’étaient pas. Et ceci pendant trente ans ! Résultat, cette catégorie ayant été favorisée dans la reproduction, le décyclage biologique est aujourd’hui la règle générale dans cette espèce. Et plus on protège le marcassin pendant la période de chasse, plus on amplifie ce phénomène.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Où que l’on se trouve, le tir du marcassin se heurte à deux écueils majeurs :

• Par manque d’information, une très grosse majorité des chasseurs français considère encore le marcassin comme « protégé ».

• Le tir à balle rend extrêmement difficile le tir d’un marcassin en livrée alors gros et agile comme un lapin. De plus, sa petite taille tend à décourager le chasseur qui considère « qu’il n’en a pas pour son argent ».

Et ceci, il est inutile de le nier !

Toujours est-il que, même désacralisé par l’évolution de la réglementation, le tir du marcassin rencontre toujours autant la répugnance des chasseurs de grand gibier.

Conséquences de cette politique de gestion.

La préservation arbitraire depuis plusieurs décennies, d’une catégorie de spécimens qui auraient, au contraire, dû faire l’objet d’une limitation prioritaire, a conduit à un rajeunissement anormal de l’espèce sanglier qui se trouve désormais engluée dans une pyramide des âges dangereusement large à sa base et plate à son sommet. Le décyclage anarchique de la reproduction qui en résulte conduit toute tentative de gestion à l’échec. En effet, la variation du taux d’accroissement de cette espèce d’une année à l’autre, combinée à la préservation généralisée et non fondée des jeunes provoque les surpopulations irraisonnables que nous constatons aujourd’hui. Ce phénomène, dangereux pour l’avenir de l’espèce, se double des conséquences des dégâts sur les cultures. Ces groupes d’animaux, trop nombreux et trop jeunes, sont sujets aux comportements instables, aux déplacements anarchiques, au regroupement contre nature, par manque d’expérience.

Imaginons, l’espace d’un instant, la France exclusivement peuplée et dirigée par des jeunes de moins de quinze ans… Bonjour les dégâts !

Situation actuelle.

La pseudo-gestion actuelle du sanglier en France relève, dans le meilleur des cas, du manque de clairvoyance, et dans le plus mauvais, du manque de courage politique. Les décideurs cynégétiques actuels auraient tort de prendre ce problème à la légère. Il en va de l’avenir de la chasse. Bien sûr, il n’est pas facile d’expliquer aux chasseurs que l’on s’est gravement trompé, surtout quand, le petit gibier s’étant raréfié dans le même temps, la solution de facilité a souvent consisté à le remplacer par… le sanglier ! Mais aujourd’hui, la situation est d’urgence, et continuer de prétendre que l’on sait maîtriser les populations de sanglier par l’application d’un plan de chasse compliqué basé sur un comptage irréalisable est pure folie et relève de l’irresponsabilité.

Pourquoi tirer en priorité le marcassin ?

- L’art. R.224-7 met en avant la … « reconstitution des populations… » Ce texte, qui date de trente ans, est totalement obsolète en ce qui concerne le sanglier. Cette espèce est désormais en surpopulation dans un grand nombre de départements.

- En ce qui concerne les états d’âmes de ceux qui prétendent qu’il n’est pas bien de tirer des « bébés », il faut se poser la question du bien fondé de la sensiblerie dans les notions de prédation. Le chasseur a pour rôle de se substituer au mieux aux super prédateurs disparus, et l’équilibre veut qu’il faille prélever en majorité dans les classes d’âge des plus nombreuses, c’est à dire les jeunes. Le chasseur doit assumer son statut dicté par la loi naturelle.

- « Protéger » le marcassin dans les départements où le sanglier est classé nuisible revient à travailler sur les bases d’un statut juridique absurde : « l’animal protégé nuisible… ? ».

- Les surpopulations non maîtrisées de sanglier sont en grande partie dues à la préservation du marcassin qui provoque :

• Un décyclage biologique du sanglier
• Un déséquilibre des classes d’âges
• Une reproduction anarchique et imprévisible
• Des aberrations comportementales de l’espèce
• Une entrave à l’efficacité de l’acte de chasse.

Dans son sens strict, la protection sous quelque forme que ce soit du marcassin n’a plus aucun sens aujourd’hui.
• C’est dépassé quant aux objectifs de protection.
• Anachronique quant aux mentalités (tabou).
• Sans valeur juridique quant à l’aspect réglementaire
(protection d’une espèce en surnombre et provoquant des dégâts).
• Désastreux pour l’avenir de l’espèce sanglier.
• Dangereux pour l’avenir de la chasse et de ses finances. etc.…

Solutions proposées.


Contrairement au discours officiel (et autorisé…) la situation du sanglier en France est très préoccupante. La réduction numérique semble s’imposer comme une priorité. Les bases d’une gestion plus rationnelle et réaliste que celle d’aujourd’hui semblent devoir être étudiée ensuite.

- A court terme.
• Désacraliser le marcassin.
• Informer les chasseurs sur la situation réelle du sanglier en France et sur la nécessité de tirer le marcassin en priorité, donc de changer les mentalités.
• Etudier sans complexes les méthodes pour être le plus efficace à cet égard.
• Instituer dans les départements à problèmes des battues spécifiques en septembre et octobre, sous contrôle d’un louvetier, où seul le tir du marcassin sera recherché et le tir à plomb autorisé.

- A long terme.
• Simplifier la gestion du sanglier et sa chasse.
• Porter la préservation de l’espèce sur les gros et enlever toute restriction de tir en dessous de 60 kg.
• Cesser d’encourager le développement intensif du sanglier pour palier au manque de petit gibier.
• Tendre progressivement vers l’interdiction de l’agrainage.
• Sanctionner financièrement les départements et territoires qui persistent dans des politiques à risque de gestion du sanglier.
• Gérer le sanglier en fonction des impératifs biologiques de l’espèce, et non en fonction des intérêts financiers du monde cynégétique.
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"Les êtres humains sont les seuls animaux dont j'ai réellement peur" (George-Bernard SHAW)


voir la discussion complète sur le lien suivant :
http://chasse-et-chien.xooit.fr/t4409-La-gestion-du-sanglier.htm